Déchirures et emprunts d'Annick Blavier

Par Claude Lorent
« La Libre Belgique », décembre 2015

Reloading (en rechargeant une caméra) (extrait)

Par Aldo Guillaume Turun
Chronique #12 « Flux News » 69, 2015

« L'Association du Patrimoine artistique présente cet automne, à Bruxelles, une série de travaux signés Annick Blavier. Ce sont de grands formats, se commandant l'un l'autre, s'alignant sur le mur d'assez près pour que l'on incline à comparer entre eux les segments de photographies que leurs surfaces associent à des aires vidées de substance, étales, spectrales. L'étonnement vient à la fois de la nature semble-t-il peu avertie d'elle-même de ces zones comme sans usages, et d'un sentiment de déjà-vu que les images, pour autant qu'on en décrypte le contenu, car elles rythment gestes et poses de sujets dont le visage s'est volatilisé, suscitent singulièrement. Ces photographies, l'artiste les a trouvées toutes faites, imprimées dans la presse courante où, comme on sait, il y en a des mille et des mille qui sortent chaque jour. Le papier sur lequel elles sont habituellement couchées ne préserve leurs apparences qu'au prix de l'information qu'elles véhiculent un temps, et ce temps est court. Cette fois pourtant elles sautent le pas : tirées à pigments, recueillies sur papier chiffon, le détail qu'elles montrent semble un géant échappé d'un conte.

« Frappante surtout se révèle la situation de lecture. Après avoir saisi, en effet, que nulle trace explicite de ce qui au départ fut captation médiatique ne s'affiche plus guère, on se déporte, tant le jugement est en balance. Du fait de trames et de couleurs redistribuées en plein champ, l'idée s'impose d'une décoction où le sens a été volontairement perdu, mais revient, toutefois caché, ou contesté. On raccorde avec le thème de l'instabilité de la vision, central dans le film phare d'Antonioni, Blow-Up. Ou avec l'inoubliable suite de gros plans, dédaigneuse des performances du panoramique, durant la séquence du vol de portefeuilles au guichet d'une gare, dans Pickpocket de Robert Bresson. Le regard alors se fixe sur la déchirure qui, d'un seul côté, borde chaque image de son serpentement improvisé. »

Annick Blavier

Par Pierre Loze
Exposition En décalage, 2015

« Le temps passe, et nous n'apercevons plus que par la mémoire ce que nous avons vécu : les souvenirs défilent fugitifs et fragmentaires, comme des images vues de la fenêtre d'un train. Tout s'estompe dans une sorte de brouillard ou de vibration lumineuse; un parfum, le son d'une voix, un détail nous reviennent, et nous suffisent. Ainsi réécrivons-nous le roman de notre passé. Les sensations du quart de siècle ou du demi-siècle que nous avons traversé se condensent en images mentales instantanées. Par chance nous oublions : c'est souvent la nostalgie plutôt que le remords qui nous prend, un léger sourire et non le rire.

« Tel est le processus fascinant de la mémoire où se mêlent les souvenirs et l'imaginaire, allégeant l'existence de son poids, tissant notre identité, et nous permettant d'aborder le présent sans trop d'appréhensions. Annick Blavier l'a parfaitement senti et le réveille en nous par des bribes d'images qui s'offrent volontiers en séquences, à travers lesquelles elle suggère le fleuve du temps dont parlait Héraclite, la nostalgie et la fragilité des choses. Aux fragments d'images déchirées, comme arrachées à l'oubli, elle joint souvent de petites phrases ou des mots en train de s'effacer qui ajoutent une étincelle verbale aux mouvements d'une remémoration poétique. Elle semble se passer dans le poudroiement lumineux d'un fond qui vibre comme pour nous rappeler que le monde est fait de poussières d'étoiles.

« Et choisir le détail d'une photo, dans un journal, c'est aussi un engagement qui n'est jamais innocent. »

La qualité intrinsèque

Par Claude Lorent, critique d'art
2014

« La qualité intrinsèque du travail d'un artiste repose sur la profondeur du sens de ses œuvres, sur la tenue esthétique et sur l'originalité. La conjonction de ces trois éléments fondamentaux se retrouve dans les œuvres d'Annick Blavier dans la mesure où elle est parvenue à associer une image purement suggestive, jamais anecdotique bien que puisée dans un répertoire médiatique, à une phrase empruntée à la même source. Le dispositif mis en place, totalement inédit dans le domaine de la création visuelle et artistique permet de créer une complémentarité entre les deux éléments tout en respectant leur singularité distinctive.

« Le fait d'utiliser une image déchirée, privée donc d'une partie d'elle-même et de présenter cette déchirure en tant que composante signifiante quasi universelle, est une pratique artistique singulière et unique, totalement originale, qui offre une identité reconnaissable à l'ensemble de son travail depuis que l'artiste opère de la sorte. Cette pratique est en quelque sorte la « marque » de l'artiste, ce qui rend son travail innovant. C'est une forme de signature visuelle. On notera aussi que l'adjonction de la phrase, conçue de cette façon, présente sans être en liaison directe, et surtout sans être explicative, apporte une autre originalité. Ni la phrase, ni l'image ne sont l'illustration l'une de l'autre. Elles restent indépendantes et sont en même temps liées par une plus-value qui fait finalement l'œuvre. Je ne connais pas d'autre plasticien qui travaille de cette manière. »

Les Fragments d'A.B.

Par Claude Lorent, critique d'art
« La Libre Belgique »
Exposition Oui, ce soir, 2014

« Dans son travail, la peinture n'est jamais très loin et il est constamment question du langage. Celui des mots, celui des images, celui des gestes, des expressions, des corps. Mais rien n'est jamais totalement révélé, tout est en suspens, temps arrêté, temps en attente, arrêt sur bribes d'images et de mots. Et pourtant, le monde tourne ! Mais pour Annick Blavier, il tourne dans la tête à travers les fragments d'images empruntées aux médias, à ce qui passe rapidement, au factuel dont elle ne retient que le morceau qui l'intéresse à partir duquel les idées peuvent se développer tout comme les émotions.

« Tout provient du regard, de ce qui est montré partiellement et de ce qui a été arraché. Il faudra reconstituer mentalement l'image selon son propre imaginaire, son vécu, ses souvenirs... et sans doute que l'éclat de phrase résonnera, en correspondance ou pas avec la suggestion imaginée. « Je mettais ma vie en danger », a-t-elle emprunté à on ne sait quel texte, et comment, de là, ne pas s'interroger sur la sienne, sur la vie, sur le danger.

« Subtile, la plasticienne évoque et glisse des références : Géricault, le Radeau de la Méduse et en réponse à ce chaos, à cette mort, à cette perdition, un NON cinglant. À qui, à quoi, s'adresse-t-il ?

« Et ce diptyque avec cette voilure rouge, n'est-ce pas de la grande peinture dans une confrontation avec une image presque décharnée ? Où se situe-t-on et que d'évocations ! »

Dialogue fragile entre des éléments hétérogènes (extrait)

Par Thomas Delaunay, Master en Arts plastiques, 2009

« Sans interlocuteur, ces images sont muettes. Les bribes de textes qui les accompagnent réactivent donc une possible narration. Le décalage créé par la mise en relation de ces différentes formes de langage instaure la notion de fiction et ne révèlent pas l'identité, la source des documents présentés.

« Annick Blavier réactive donc la mémoire par le biais du langage, une mémoire altérée par rapport à sa réalité passée. L'hétérogénéité comme procédé revendiqué de mise en relation permet ainsi au spectateur une interprétation qui va bien au delà de la simple information. Le travail d'Annick Blavier ne nous dit donc rien, il nous donne à voir, nous invite à réfléchir, à nous remémorer : s'il nous parle, il tient à chacun d'entre nous d'en donner un sens. »

Annick Blavier

Par Marie Van Bosterhaut
Catalogue exposition Cris et chuchotements, 2008

Polymorphe...

Par Christine De Naeyer
« Arte News », juin 2006

« Polymorphe, campant à la frontière de genres, Annick Blavier mêle à l'envi, et sans hasard, photographie, image imprimée, collage, dessin et texte. Elle s'approprie des fragments d'histoire, petites et grandes, personnelles et collectives, détourne des fragments de revues, si envahissantes en nos quotidiens, jetables aussi, de leur contexte premier. À ces fragmenst déchirés, ou plutôt arrachés, elle associe parfois une phrase, quelques mots subvertis de leur sens premier, pour ouvrir l'œuvre, multiplier les lectures. Étonnamment les vides dans ses œuvres sont aussi denses que les pleins. Agrandies et imprimées en grand format sur papier chiffon, elles sont montrées à même le mur, pour laisser au collectionneur le libre choix de les maroufler ou de les encadrer ensuite. Il s'agit aussi d'être là où l'on ne nous attend pas : productrice de recueils conçus comme des œuvres à part entière, avec les éditions La trame, l'artiste joue volontiers avec le livre pour faire réseau, accueillir des échos pluriels, confronter ses interventions et celles d'autres artistes, d'écrivains, de philosophes, des scientifiques ou d'anonymes.

« Interpellée par le regard posé sur la femme dans notre société, elle publie un étonnant opus de réflexions croisées sur la sexualité féminine : La visite est terminée. Par touches successives, les actes qu'elle pose questionnent notre relation au monde et intiment en douceur, avec humour aussi, à plus d'engagement. »

Annick Blavier

Par Caroline Lamarche, écrivain
Exposition Annick Blavier, Noëlle Koning, Robert Kot, 2006

« Jamais personne ne nous interroge sur le langage : cette phrase qui accompagne l'un des jets d'encre d'Annick Blavier résonne comme un écho, énigmatique et fraternel, de ses propres interrogations. Énigmatique, car le fragment — de phrase, d'image — est la pierre de touche de son travail. Fraternel, car Annick Blavier pratique la transversalité, l'effet miroir, le passage de frontières.

« Sa place, elle la recrée en permanence au cœur d'un dialogue où se croisent des philosophes — Derrida, Barthes, Deleuze —, des écrivains et des cinéastes — Kafka, Murakami, Godard —, des gens, enfin, moi, vous, nous, elle, par l'irruption de la petite histoire (de notre histoire à nous, passants, témoins, spectateurs), dans l'Histoire, au fil d'images découpées dans de vieilles revues d'actualité.

« Découpées ? Arrachées, plutôt. Subtilisées, détournées, dans un geste qui n'a rien de fortuit : la déchirure. Emprunt sauvage et inspiré, travail de mémoire, acte politique, kaléidoscope du siècle, la déchirure, nous dit Annick Blavier, brise la composition harmonieuse du cadre original. Elle instaure aussi un rapport conflictuel avec la mémoire médiatisée, et peut-être une certaine résistance face à elle, sûrement pas une nostalgie.

« Résistance. Le mot est lâché. Cette œuvre patiente, qui marie l'accident et la décision, est une brèche ouverte dans notre monde du pré-cadré, du pré-mâché, du prêt à consommer, à jeter. Elle se constitue au fil de détails qui ont interpellé l'artiste pour des raisons sociales, personnelles et plastiques. Journaux récupérés, photos trouvées, fragments qui, par leur apparition rayonnante, érigent le banal en icône et nous font prendre, par là, conscience de notre propre langage, de la manière unique dont chacun de nous découpe l'espace, le temps et l'afflux d'images qui, à chaque instant, s'offre à notre regard.

« Exigence intime, instinct de survie qu'Annick Blavier réveille, revitalise, par nécessité autant que par jeu. Un jeu exigeant et raffiné, qui a ses propres règles : déplacer les frontières entre photographie, collage, image imprimée et texte, et tenter d'établir entre ces éléments hétérogènes des rapports inédits. Elle nous propose ici des diptyques, des triptyques et des séries dont l'équilibre complexe lance une question, un début de récit : noyau vibrant d'énergie, offert à notre liberté de poursuivre. »

Annick Blavier - Collage/Tirage aux pigments1/2
Annick Blavier - Collage/Tirage aux pigments2/2
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