Annick Blavier
Par Caroline Lamarche, écrivain
Exposition Annick Blavier, Noëlle Koning, Robert Kot, 2006
« Jamais personne ne nous interroge sur le langage : cette phrase qui accompagne l'un des jets d'encre d'Annick Blavier résonne comme un écho, énigmatique et fraternel, de ses propres interrogations. Énigmatique, car le fragment — de phrase, d'image — est la pierre de touche de son travail. Fraternel, car Annick Blavier pratique la transversalité, l'effet miroir, le passage de frontières.
« Sa place, elle la recrée en permanence au cœur d'un dialogue où se croisent des philosophes — Derrida, Barthes, Deleuze —, des écrivains et des cinéastes — Kafka, Murakami, Godard —, des gens, enfin, moi, vous, nous, elle, par l'irruption de la petite histoire (de notre histoire à nous, passants, témoins, spectateurs), dans l'Histoire, au fil d'images découpées dans de vieilles revues d'actualité.
« Découpées ? Arrachées, plutôt. Subtilisées, détournées, dans un geste qui n'a rien de fortuit : la déchirure. Emprunt sauvage et inspiré, travail de mémoire, acte politique, kaléidoscope du siècle, la déchirure, nous dit Annick Blavier, brise la composition harmonieuse du cadre original. Elle instaure aussi un rapport conflictuel avec la mémoire médiatisée, et peut-être une certaine résistance face à elle, sûrement pas une nostalgie.
« Résistance. Le mot est lâché. Cette œuvre patiente, qui marie l'accident et la décision, est une brèche ouverte dans notre monde du pré-cadré, du pré-mâché, du prêt à consommer, à jeter. Elle se constitue au fil de détails qui ont interpellé l'artiste pour des raisons sociales, personnelles et plastiques. Journaux récupérés, photos trouvées, fragments qui, par leur apparition rayonnante, érigent le banal en icône et nous font prendre, par là, conscience de notre propre langage, de la manière unique dont chacun de nous découpe l'espace, le temps et l'afflux d'images qui, à chaque instant, s'offre à notre regard.
« Exigence intime, instinct de survie qu'Annick Blavier réveille, revitalise, par nécessité autant que par jeu. Un jeu exigeant et raffiné, qui a ses propres règles : déplacer les frontières entre photographie, collage, image imprimée et texte, et tenter d'établir entre ces éléments hétérogènes des rapports inédits. Elle nous propose ici des diptyques, des triptyques et des séries dont l'équilibre complexe lance une question, un début de récit : noyau vibrant d'énergie, offert à notre liberté de poursuivre. »