Projet de communication culturelle du Parlement dans le cadre de BxlBravo
Projet, Bruxelles, 2009
Annick Blavier/Caroline Lamarche
« Le hasard », 1sur1 en vitrine, Bruxelles, 2006
Bruxelles, le 5 juillet 2006
« Chère Caroline
« “Le hasard” : le thème de La Fureur de Lire, cette année. J'ai cliqué sur Internet et j'ai découvert cette phrase d'Albert Einstein : « Le hasard c'est Dieu qui se promène incognito. » Un beau début, il me semble.
« Un lieu à Bruxelles, 1sur1 en vitrine, présente régulièrement des interventions d'artistes. Il m'intéresserait d'y faire une installation. J'ai pris contact avec le maître du lieu, Gilles Van Thienen, qui depuis quelques mois m'envoie ses invitations. Il est ouvert à ma proposition. Vitrine, le mot résonne bien à mes oreilles : un lieu dans la ville, fermé au public mais ouvert sur la rue. Cela laisse supposer une diversité de publics : habitants du quartier, passants, artistes, amis, public de La Fureur de Lire, gens de tous âges et de tous milieux qui remontent la rue à pied ou en voiture et dont le regard pourrait être sollicité par ce qui se trouve dans les vitrines, et par la suite, par les textes... who knows ?
« En un mot, il m'intéresse d'y intervenir avec deux de mes tirages, et de t'associer à cette manifestation.
Une écrivaine : toi.
Un scientifique : Albert Einstein (excuse du peu...).
Une plasticienne : moi.
« J'imagine aussi une bande son qui sortirait de la cave, de chaque côté des vitrines : des textes et citations sur le hasard, d'Euripide, de Démocrite, Proust, Mallarmé, du mathématicien Yvar Ekland, du poête Issa, de l'informaticien Bernard Wach, de l'astrophysicien Hubert Reeves, des personnalités connues et moins connues compléteraient le propos : à prendre ou à laisser... ? J'aimerais y développer l'idée de pluralité non homogène des textes et des sons. Les éléments hétérogènes seraient : un texte de toi imprimé sur la vitre centrale, avec derrière lui, au fond de la pièce, à l'intérieur (lieu où le public n'a pas accès), le texte de Albert Einstein en lettres blanches collées sur fond gris, les deux grands tirages numériques sur papier réalisés par moi placés dans chacune des vitrines et les citations en voix off. Es-tu d'accord d'intervenir dans cette installation ?
« En attendant de tes nouvelles, je te souhaite une excellente journée. »
Annick
14 octobre 2006
« Salut Annick,
« J'ai aimé ces deux tirages couplés, la rencontre improbable entre le geste de l'homme, à peine esquissé, et le regard de la femme, presque aux abois ou, au contraire, puissamment attirée (comment savoir ?). Une rencontre de hasard dans la rue, sans lendemain, fulgurante, comme celle qui a inspiré mon texte.
« La mise en espace de la phrase d'Einstein derrière mon texte me semblait risquée mais le résultat final m'apparaît simple et juste, du moins c'est ce qui ressort des avis entendus le soir du vernissage. Et puis cette petite lampe rouge, qui suggère l'intimité et un léger voyeurisme : effet d'appel garanti, vu de loin, même d'une voiture.
« J'y suis retournée seule, hier soir, tard, pour prendre les photos que je t'envoie, et j'y ai croisé un jeune gars issu de l'immigration qui m'a signalé combien cette vitrine (cet espace artistique sous forme de vitrine) animait le quartier. Il trouvait cette édition-ci particulièrement attirante et que les textes choisis étaient «vrais». Il a ajouté qu'il croyait, lui, au hasard. J'ai eu l'impression qu'il percevait dans cette installation une dimension métaphysique — du moins la ferveur souriante qui l'animait me l'a fait croire. Et comme ce garçon était très beau, je me dis : c'était lui le dieu Hasard, surgi de la rue déserte pour me saluer...
« Si je me trompe, tant pis, en tout cas, pour moi, la boucle est bouclée : le souvenir fulgurant d'une ancienne «rencontre de hasard» (l'an dernier à Mexico) a inspiré mon texte et, un an plus tard à Bruxelles, une autre rencontre, aussi inattendue et lumineuse, clôt le processus. Ou le relance ?
« On pourrait imaginer d'infinies mises en perspective, dans d'autres lieux, d'autres villes : au départ du premier «hasard», d'autres prendraient le relais... Bref le jeu continuerait à condition qu'un «signe du hasard» — comme la rencontre que je te relate — vienne le relancer...
« Bien entendu, chaque ville aurait sa petite lueur, sa ou ses vitrines offertes par un habitant, ses passants et, in fine, son hasard : une parole, un regard, une lumière, l'irruption fugitive d'un signe qui nous serait donné (ou non, et dès lors l'aventure s'éteindrait) — par l'autre (le dieu Hasard ?).
« À suivre ? Quoi qu'il en soit, merci à toi d'avoir permis cette cristallisation. »
Caroline
En décalage, avec Caroline Lamarche
Installation place Flagey, Bruxelles, 2004
16 boîtes lumineuses, 16 tirages numériques
Format 116 × 172 cm, place Flagey, octobre 2004
Avec des textes de Pierre Alferi, Johan Anthierens, Benno Bernard, Jean-Luc Godard, Franz Kafka, Caroline Lamarche
« Le défi m'a plu : la rue et son contexte dur, la palissade de la place Flagey, le très grand format demandé, avec tous les aléas de l'agrandissement, de la reproduction en labo et de ses contraintes techniques. Un sujet à aborder : le livre, la lecture, les citations d'auteurs. Ne pas travailler en termes de communication : simplement essayer de construire de petites fictions à partir d'une phrase, ou d'une citation, sans tomber dans l'illustration, ni la légende, accompagner un texte, rester dans la singularité d'une approche, la mienne, au risque de passer pour étrange au vu du quidam qui passe le long de la palissade. Le possible porte-à-faux ? Amour de la littérature, plaisir de la rencontre et du dialogue avec l'autre : les écrivains. Fragments, détails imprimés agrandis, opposition entre éléments hétérogènes, importance de la déchirure qui rompt avec une certaine violence le rapport à l'histoire, travail sur la mémoire, les déplacements de sens, tentative d'introduire un peu de fiction dans notre quotidien, court-circuiter la réalité... Images et textes en décalage. »
Annick Blavier
« J'aime travailler avec Annick Blavier. Ses affiches me touchent, me parlent d'ici et d'ailleurs, de rêve et d'engagement, de la vie quotidienne et du sens de l'Histoire.
« Entre nous : une complicité exigeante, où les mots, leur sens et leur musique, sont aussi importants que l'image. Une réflexion commune, chacune s'exprimant sur le travail de l'autre. Le plaisir du partage littéraire. « Transfontalière » : on a dit cela de moi aussi. La place Flagey : un lieu frontière, en chantier, ouvert aux possibles, où se téléscopent des mondes très divers. La ville nous regarde, nous regardons la ville. »
Caroline Lamarche, écrivain, 2004
































