Une nuit lentement transfigurée (extrait)
Par Marcel Moreau
Exposition Annick Blavier - Robin Vokaer, 1998
« [...] C'est bien son tour, derrière ces moucharabiehs *, où ce que l'on distingue nous attire, presque en dansant, à coup sûr vacillant, vers une veine, un noyau, une source qui seraient à l'origine de la pudique beauté des choses que nous ne savons jamais assez comment dire, comment faire pour qu'elles parlent plus vrai, plus pur, que la criante et tapageuse vérité du monde.
« Ce qu'elle n'attend plus des clameurs chromatiques, Annick Blavier le cherche dans la longue, longue rumeur, intime, de l'informulé. Ou dans les conciliabules, tout aussi secrets, des énergies entre elles.
« Sous son toucher et par sa vision, l'obscur en devient, à sa manière, polyphonique. De cette sourde polyphonie des cris, prières et balbutiements qui, des entrailles de la Terre à celles de l'Homme, rompt, pour qui veut l'entendre, le mortel silence de la Mort. [...] »
* Grillage fait de petits bois tournés permettant de voir sans être vu dans l'architecture arabe traditionnelle.
Le temps s'expose (extrait)
Par Patrick Amine
Exposition Annick Blavier - Robin Vokaer, 1998
« [...] D'emblée donc, le matériau ou la topographie qu'elle se constitue n'est pas dans un rapport analogique mais dans une restitution accidentée, ébranlée, d'un creux devenu marque. Dans telle autre série, c'est une mise en abîme qui apparaît dans la superposition des toiles cousues. Cet effet de strates circonscrit le lieu, le territoire de l'artiste, où le temps et le corps se fondent. Cependant, le relevé et l'empreinte ne sont pas une fin en eux-mêmes. Ils sont les éléments d'une grammaire minimale dont Annick Blavier va jouer et explorer les possibilités combinatoires, par superposition, enchassements, croisements. Il peut en résulter un quadrillage, ou des parallèles en porte — à — faux, selon des effets de marouflages, de collages, de confrontations qui sont aussi le mode par lequel le temps (celui de l'élaboration) s'expose.
« Passant de l'horizontalité initiale (toile vierge posée à même le sol, en attente de traces) à la verticalité de l'œuvre finie et proposée à la contemplation du spectateur (peu importe de savoir dans quelle posture la combinatoire s'est effectuée), Annick Blavier réussit à faire surgir les fondements du travail, ses implications liées à la « déconstruction du tableau », au sens où l'entendait le groupe Support-Surface. Les grands papiers monochromes marquent, à leur manière, le changement de gravité et l'opposition des rythmes. Le jeu des contraires s'inscrit pareillement dans cette matière comme chiffonnée et frottée, reflétant le dépouillement, la fragilité. Dans cette esthétique de la raréfaction, obéissant à une grammaire volontairement minimale, il faut savoir lire une épaisseur qui est celle du corps, de son lieu et de sa temporalité. C'est, somme toute, la définition d'un rythme. [...] »
Annick Blavier... pour une grille de lecture
Par Claire Nédellec
Paris, février 1997
« Ce sont des peintures dont on pourrait croire qu'elles ne sont que fragments et traces. Ce sont des dessins dont on ne pourrait voir que l'adroite habileté dans la combinaison des noirs et des blancs. L'on hésite peut-être un court instant pour savoir s'il s'agit des pastels ou d'acryliques...il faut alors s'approcher d'un peu plus près et effleurer du bout des doigts.
« Pas de « traces » laissées sur le majeur ou l'annuaire, pas de sensation « tactile » puisque ce que l'on voulait croire poudroiement de pigment se révèle être de l'huile. Il n'y aura donc pas de longues explications lyriques sur la « magie » (!) de la matière...
« Ce sont des peintures et des dessins dans lesquels j'aperçois une structure maillée. Chaque surface de toile ou de papier est donc précisément circonscrite dans un quadrillage ténu de lignes. Les formats ne m'apparaissent ni démesurés ni étroits : l'échelle s'ajuste naturellement à celle du peintre qui, préférant travailler à même le sol de l'atelier inscrit horizontalement ou verticalement son geste sur le support dont la lecture se fera un peu plus tard sur le mur.
« Depuis quelues années, Annick Blavier détermine des territoires. Cette peinture cartographique ne cède en rien au récit annecdotique: elle est avant tout structure qui permet d'ancrer et de maintenir dans notre perception des préoccupations formelles trop souvent arbitrairement opposées : linéaire ou pictural, volume ou matière, couleur ou lumière...
« Et c'est sans aucun doute à ce moment là (lorsque vous avez décelé précisément l'apect structurant de sa peinture) que s'opère une presque indicible alchimie : chacune de ces peintures devient ce lieu privilégié où notre œil peut s'égarer à l'infini, où notre rétine glisse enfin dans cet état de « vacance » qui peut déclencher de subtiles interrogations... La grille de lecture, la carte de ce territoire s'introduit lentement dans notre regard, fouille notre imaginaire et « indexe » notre acuité.
« À l'instar de la composition musicale polyphonique qui ne peut se passer de l'écriture contrapuntique (horizontalité de la mélodie) et harmonique (verticalité de l'accord), la peinture d'Annick Blavier agit comme un impressionnant réceptacle de forces vives. Il n'y a assurément ni austérité, ni interiorité excessives dans ce travail : ce sont autant de livres ouverts portant — si nous savons les déchiffrer — nos propres dédicaces... »
Image en gestation (extrait)
Par Claude Lorent
Catalogue exposition galerie Pierre Hallet, 1994
« [...] Chez Annick Blavier, la peinture donc, vécue comme un état extrême. Comme état d'urgence et comme exigence.
« Il s'agit bien de dire la peinture : le choix de la toile, rugueuse et accrocheuse, du papier lisse ou absorbant, le tout vierge ou presque pour éviter toute interférence des intermédiaires; de l'huile, évidemment mais en prise directe avec la main, le corps parle et annonce l'engagement.
« Ni raconter, ni témoigner, ni illustrer ou montrer, mais adhérer à cette image faussement cutanée qui cache mal son besoin de supportet sa crainte de n'être prise que dans sa matérialité pourtant très opérante et volontaire par la gestualité.
« C'est justement que le corps s'y débat avec la pensée dans une rage salutaire et indiscociable, recherche effrenée, taraudante, d'une osmose apaisante.
« Le noir seul, ou le blanc : pas d'égarement, pas de demi-teinte et de demi-mesure. Pas de gris. À peine la nuance. Parfois la superposition, en remords. Pas de symbolisme simplificateur ou de manichéisme réducteur : la radicalité, l'érpagne.Toute dispersion est danger de dilution. La concentration comme règle première, comme état permanent, comme indispensable pression. [...] »
Les peintures... (extrait)
Par Bernard Marcelis
« Art Press » n° 134, 1988
« Les peintures d'Annick Blavier [...] mêlent la densité de la composition à une oblitération par fragments de la surface picturale. Les moyens utilisés sont ceux de couleurs plutôt austères. Elles assurent à ses grandes toiles une présence évidente, comme une force puissante d'où émane une énergie retenue, prête à faire éclater la composition. Les noirs profonds, les blancs virés aux gris, les ocres opaques, les bleus de nuit, sont autant de traces juxtaposées qui forment entre elles des blocs de couleurs. Ils se heurtent comme des masses se disputant la surface de la toile jusqu'au dernier millimètre carré. [...] »