Paradoxes et proximités
Par Jacqueline Aubenas, 2009
Court-métrage Villes fragments
« Quatre villes et quatre séquences, nommées, chapitrées, situées dans le temps, diversement ponctuées de citations, toutes précédées de quelques sons et images qui les annoncent. Et, a contrario, cette structure répétitive et raide s'ouvre sur une totale liberté, simple encadrement, bâti comme la charpente d'une maison, construction pour un regard qui vagabonde dans ce que chacune peut offrir en écho ou résonance subjective et qui capte ce qu'elles ont de singulier.
« Un film comme un carnet de notes, d'impressions de voyage, de brèves perceptions de ce qui les définit ces villes, petites phrases visuelles montées en kaléidoscope et pourtant jamais le «je» n'est dit mais, au contraire là aussi, diffracté, dispersé dans d'autres « je », voix off multiples qui, à la première personne font parler la ville, disent leur rapport avec elle, porte-parole de la cinéaste, doubles fragmentaires.
« Apparemment un « documentaire », une vidéo qui se fonde sur le réel, sur des images de paysages urbains, maisons, rues, fleuves, façades, vitrines, monuments... Et subrepticement la fiction est là, portée par des morceaux d'histoires, développées comme à Paris ou juste effleurées, glissées dans le détour d'une phrase comme à Rome, deux villes romanesques alors que Berlin et Bruxelles sont perçues dans la brutalité de leur destruction, celle historique du mur ou celle des éternels chantiers qui mutilent Bruxelles mais, là aussi, la réalité se fait récit, se prolonge en album photographique feuilleté et énigmatique ou se raconte dans la nostalgie du disparu, des souvenirs d'auto-fiction.
« Aussi fortes que les paradoxes, les proximités. La première, les transports urbains qui les traversent toutes les quatre les quadrillent, les découvrent dans le ciel ou dans la terre. Métros, autobus, trams, ils font circuler le regard dans la banalité voulue de trajets qui offrent des percées, des fragments de réalité qui balaient les vues fixes et obligatoires des cartes postales. Dans ces fragments, le sentiment du « générique » n'a pas besoin d'images convenues et attendues. Elles sont là, en plus, au détour d'un plan, mais le sentiment de connaissance ou de reconnaissance est porté d'abord par les sons, les bruits. Ferraillement des trams bruxellois, fermeture des portes des métros parisiens, brouhahas des foules romaines. Ou par un pont, un ciel, des gravats qui disent la géographie sans que l'on ait besoin de Tour Eiffel ou d'Atomium.
« Il y a aussi un rassemblement autour de la mémoire. Ce qui s'est passé n'est ni oublié ni oubliable. Cicatrices ou traces, il est présent. Qu'elles le veuillent ou non les villes en portent les stigmates glorieux ou honteux, lointains ou proches. Et l'Histoire fait partie d'un réseau de connivences implicites et partagées. On sait. Le film n'a pas besoin de dire beaucoup. Juste parfois dans un son, une voix de rappeler les hasards et les arbitraires des évènements, les ruines ou les survies.
« Et les corps ou plutôt l'absence de corps. Sans visage. La partie pour le tout. Les pieds, les mains d'anonymes voyageurs. Un dos parfois, une silhouette et encore floue. Le propos n'est pas de montrer, d'imposer une personne fut-elle furtive. Elle ferait écran, forcerait l'attention ne fusse qu'une seconde. On entend des villes, on les voit dans leur nudité. Ce sont elles les personnages. Elles se montrent et Annick Blavier les a vues et entendues. »