Éditions la trame, une passerelle entre des rives
Par Pierre-Louis Humbert
« Exporevue », juin 2008
« Chacun des livres part d'une rencontre entre trois mondes. Le sujet scientifique, qui préside, est nourri par la littérature et par les arts plastiques. Pour combler un fameux Et-Et-Et, comme le voulait Gilles Deleuze.
« Il y a les jeunes éditeurs courageux. Il y a les petits éditeurs audacieux. Et puis il y a les éditeurs funambules, que l'on peut dire les deux à la fois. Ceux-ci sortent non seulement des voies tracées mais osent des juxtapositions de genres, intrépides, qui ne posent même pas la question de ce qui se fait, ou pas. Presque tranquillement, ils coupent les vallées transversales de la publication, se jouant des géographies, pour établir des ponts suspendus entre les disciplines.
« Annick Blavier, avec sa maison “la trame” — elle tient aux minuscules, comme à la taille de cette maison — est de ces éditeurs-là. Avec un aplomb serein, elle brouille les pistes et sort les gens de leur tiroirs. Plasticienne, elle a décidé un jour de 2001 que les artistes, dans les livres, devaient avoir une place à part entière. Ne plus être cantonnés à l'illustration des textes, mais être aussi le livre.
« Une chose à laquelle elle tient aussi, en tous cas, c'est l'aspect collectif de son entreprise. Pas d'égo, pas de règne. Une dynamique, certes, qu'elle insuffle, mais tout doit être “groupe-objet”. Ou plutôt “groupe-sujet” comme disait Félix Guattari. Il faudrait citer tous les auteurs qui tissent cette trame, écrivains, plasticiens, historiens, scientifiques... N'en citer que quelques-uns serait contraire à l'esprit.
« Quatre axes ont présidé à la création de la maison : les thèmes généraux-notamment scientifiques-la rencontre entre les gens de différentes disciplines — qui en général ne se rencontrent jamais — et la liberté d'expression — poétique comme politique ou féministe, ce qui est d'ailleurs tout à fait la même chose... Et enfin, et surtout, la non-hiérarchie au sein du sommaire d'un recueil de textes. Les auteurs “reconnus” sont logés dans la même caverne que les “inconnus”, “les vivants répondent aux morts”, les artistes prennent la place qui leur revient, sur des pages qui ont la même valeur que les textes ou les citations d'écrivains, ou les démonstrations de savants, à la fois sérieuses et souvent traitées ludiques.
« [...] Une maison d'édition intime, mais aussi solaire, qui devrait aiguillonner les grands éditeurs plan — plan. Qui cite encore les Rhizomes de Deleuze, ou Apories de Derrida ? Et pourtant, il y a une jolie place vacante. La trame déconstruit l'écharpe du silence. Une maille à l'endroit, une maille à l'envers. »